Backpackers en Australie

Avant d’arriver en Australie, j’avais pas mal de préjugés. Je croyais savoir que l’épisode en terre d’Oz allait être plus commun que notre parcours en Asie. Moins de surprises, moins de dépaysement. Finalement on suivrait le troupeau des quelques 25 000 Français qui viennent avec leur Permis Vacances Travail (PVT) chaque année.

D’ailleurs, ce backpacker français, je ne le portais pas dans mon coeur. D’après tous les retours qu’on avait pu avoir, le cliché était voleur, fainéant, passant son temps à se prélasser sur la plage en fumant des joints, quand il n’enfreignait pas le code de la route sans vouloir payer ses amendes. A tous les défauts du monde s’ajoutait une moyenne d’âge de 20-22 ans (des gamins!) dont les parents payent le billet d’avion pour que leur rejeton découvre le monde/la vie/l’anglais. Bref c’était plutôt moche. Donc on s’était mis d’accord pour ne pas fréquenter de Français, pour les éviter même. Rien que ça.

Il y avait aussi une chose que je ne comprenais pas et qui revient toujours: l’Australie change les gens car c’est une expérience incroyable. Comment? Pourquoi? Je le lisais tellement souvent que j’avais fini par penser que ça devait être une mode de dire ça, ou un réflexe de compétition. Je ne pouvais pas savoir. Pour comprendre il faut y être, il faut le vivre. Parce que finalement, être backpacker est d’une grande richesse, tout autre que financière. Nous ne pouvions pas nous douter du nombre de personnes toutes différentes les unes des autres qui allaient croiser notre chemin, pour deux jours ou pour six mois; de la famille australienne aux backpackers bretons, en passant par les femmes de chambre philippines…

Albany se trouve à 400 km au Sud-Est de Perth. Avec plus de 30 000 habitants, elle représente le sixième plus grand foyer de population de l’Australie Occidentale. Elle en est aussi la plus ancienne colonie, deux ans avant Perth. Cette ville est un vrai coup de coeur. On s’y est senti tout de suite chez nous. De taille humaine avec tout ce qu’il faut à porter de pieds, elle a en plus de gros avantages pour les backpackers: des douches et toilettes publiques gratuites, une bibliothèque agréable avec wifi, et un petit camping gratuit à 25 km, Torbay Inlet, où l’on élit domicile pendant près de deux mois. Nous avons donc désormais une salle de bain (même s’il nous faut faire 25km pour nous y rendre!) et un bureau, notre QG, la bibliothèque. On est ravi.

On reprend espoir de trouver un boulot et on passe une semaine à faire nos CV en version australienne. Comme les deux fermes de fraises qu’on a repéré ont porte close, on décide de chercher du travail en ville. On vise des postes déjà exercés en France, Adree dans la vente et moi en caisse. Pas de retour. On sent que les backpackers ne sont pas prioritaires pour ces types de boulot, les ado australiens par contre semblent privilégiés pour travailler dans les supermarchés et les fast-food, et parfois ils font très jeunes. Les semaines passent et on commence à se résigner à postuler dans des cafés et restaurants, même si je sais que c’est pas trop un poste où je me sentirai à l’aise.

Un jour j’entends une fille téléphoner, à deux places de moi, dans la bibliothèque. Elle est française, mais tant pis, je m’ennuie, je lui parle. Et c’est finalement comme ça que notre vie sociale en Australie a vraiment commencé.

Lolo voyage avec son copain Nono. Lui bosse dans le bâtiment mais elle n’arrive pas à trouver de boulot. Leurs visas se terminent dans moins d’un mois, et personne ne veut l’embaucher pour si peu longtemps. Quand je lui dis que justement nous on cherche pour du long terme, et qu’on trouve pas non plus, elle me parle d’un entretien qu’elle a passé dans l’hôtel d’une grande chaîne. Ils cherchaient quelqu’un pour au moins six mois! Le coeur battant, on court y déposer nos CVs. Deux jours plus tard ils nous appellent pour un entretien le plus tôt possible. Pas de problème! On passe par notre salle de bain pour se changer (on avait une tenue « entretien d’embauche » dans nos sacs) et le tour est joué. Je stresse à mort, je n’aime pas les entretiens alors en anglais… Et puis ça se passe bien. On est un samedi, on nous propose de faire un essai le lundi suivant, moi en tant que femme de chambre et Adree pour seconder l’homme à tout faire. On fête notre premier travail australien au camping avec Lolo et Nono, autour de quelques bières et… d’un brie! On recommence donc à travailler le 3 août 2015, après un an et demi de « pause ».

Avec Lolo et Nono

Avec Lolo et Nono

Pour ceux qui se posent la question, non  ça n’a pas été difficile de nous remettre au boulot, puisque c’était voulu et attendu depuis le début. En plus on sait que c’est temporaire, et pourquoi on le fait. Non, le plus dur a été de se retrouver devant l’absurdité du monde du travail, qui est peut-être universel, et qu’on avait quitté avec plaisir. Un patron radin et exigent qui met la pression sur le manager. Pression qui se répercute forcément sur une équipe dévouée et compétente qui fait de son mieux, mais avec le stress. Que du bonheur.

Adree jette l’éponge au bout de deux mois, avec cette facilité qui caractérise le monde du travail en Australie – en tout cas en ce qui concerne les backpackers: il n’y a pour contrat que la bonne parole des deux parties. Par chance c’est le début de la saison des fraises! Il retrouve du boulot deux jours plus tard, et découvre les joies – et les douleurs – du fruit picking (la cueillette de fruits).

Entre-temps, on a fait la connaissance de Laura et Audrey. C’est Lolo et Nono qui nous donnent leurs numéros de téléphone quand ils apprennent qu’on est végétarien: « Faut que vous les rencontriez! Elles sont véganes! » On prend donc contact avec les filles, le courant passe plutôt bien. Ca fait plaisir d’avoir ce point en commun avec quelqu’un. Elles gardent la maison d’un Aussie (= Australien) depuis quelques mois, mais la situation ne leur convient plus et elles cherchent désormais une maison vraiment à elles. Nous on vient de commencer à travailler et c’est vrai que faire le trajet depuis le free camp (environ 50km tous les jours) c’est pas le top. Alors, aussi surprenant que cela puisse paraître, à peine une semaine après s’être rencontré, on propose une collocation aux filles. On trouve rapidement une petite maison idéalement située, en centre-ville. On peut même aller travailler à pieds! Ca nous change! Après plus d’un an de guest houses, deux mois à vivre chez des inconnus et deux mois en mode camping dans la voiture, on retrouve un chez-nous normal, une vraie maison à nous avec une chambre personnelle! Le bail est aux noms des filles, qui sont en train de monter chacune un dossier pour avoir un partnership avec leurs entreprises respectives: Laura est vendeuse chez Harley Davidson et Audrey bosse dans une boîte de construction .

Les deux premières semaines, Adree rentre de la ferme complètement à plat en disant qu’il va arrêter. Payé à l’heure (21,50 $), il n’a pour ainsi dire plus personne sur son dos. Dos qui prend cher, puisque les plants de fraises sont à moins de 50cm du sol, il passe donc plusieurs heures par jour plié en deux. Puis petit à petit, il est toujours autant fatigué mais ne parle plus d’arrêter. La paie est plutôt bonne, et puis il y a les autres. Les superviseurs australiens, Dan et Chris, qui sont trop cools, et puis l’équipe de backpackers avec qui il rigole bien. Les semaines passent, l’idée d’un deuxième PVT fait son chemin. On se rend compte que finalement, un an pour travailler et visiter le pays ne sera pas assez pour nous. Ce qui veut dire qu’il va falloir que je travaille en ferme moi aussi. Comme les fêtes de fin d’année approchent, et que je suis la seule à être disponible pour travailler tous les jours fériés (n’ayant pas de repas de famille de prévu); mieux payés, il est plus intéressant pour moi d’attendre janvier pour commencer le travail à la ferme (où le salaire est le même, quelque soit le jour).

Un jour on voit un 4×4 en vente au bord de la route, on s’arrête, on achète! Un Pajero Mitsubishi parfait pour les dunes et les tracks cahoteux de l’ouest. On s’équipe d’une tente de toit, et Adree commence à aménager l’intérieur pour un futur road trip. On revend la Magna aux copains italiens de la ferme.

Pendant ce temps l’entreprise où Audrey travaille fait faillite, et le patron de Laura traîne des pieds pour son dossier de sponsorship: leurs visas se terminent en janvier, elles doivent changer leurs plans et quitter l’Australie beaucoup plus tôt que prévu! Motardes dans l’âme, elles décident alors de rentrer en France sur leurs 250! Elles créent une page Facebook, cherchent des sponsors et organisent leur retour en accéléré. Adree est leur photographe officiel et elles passent dans quelques magazines. Après un Noël et un 31 décembre presque sous la pluie (on oublie le cliché du Père Noël en maillot de bain à Albany…), tout s’enchaîne: on rend les clés de la maison, et les filles s’en vont. Leur voyage se passe bien jusqu’au jour où Audrey a un grave accident en Indonésie. Après plusieurs semaines à l’hôpital, elles finissent par être rapatriées en France. Le voyage est avorté, mais on leur souhaite de pouvoir le réaliser plus tard!

Comme dans beaucoup de fermes, on peut loger sur place pour un loyer hebdomadaire attractif: 60$ par personne pour une chambre ou 30$ par personne pour camper. Je commence à travailler dans les fraises en même temps que l’on perd notre toit: retour à la case camping, sous la tente cette fois. Je troque donc sans transition mon chariot de femme de chambre contre les champs au grand air. Et la vie typique de backpacker, rythmée par le travail, ingrat, et les jours de repos, aléatoires, qui sont autant d’occasions de faire la fête entre backpackers du monde: Italiens, Allemands, Taïwanais, Hong Kongais… Bretons.

Nos visas expirent en mai, je devrais avoir le temps de cumuler 88 jours pour pouvoir demander un second Working Holiday Visa… Mais je suis arrivée tard, les fraises se font de plus en plus rares et les jours de repos de plus en plus nombreux. Adree qui s’est lié d’amitié avec les supérieurs les aide en extra, et maintient ainsi son salaire. Mais après un mois et demi, rester dans cette ferme n’est clairement plus intéressant pour moi, tant pour le salaire que pour mes jours. Avec l’aide de Gabriel et Emilie, un couple franco-allemand, j’apprends que je pourrais avoir une place dans une autre ferme de fraises, pour ne faire que du packing (mise en boîte des fraises)… mais à Manjimup, à 200 km d’Albany. En deux temps trois mouvements je débarque donc à Manji, petite bourgade de quelques 5 000 habitants.

Je vis un mois en collocation avec Gabriel et Isa, allemands, Elmo, estonien et sacré personnage, puis Emilie qui nous rejoint. Le chalet où l’on vit est perdu à Nyamup, dans la forêt, sans connexion ni réseau. Et il en est de même à la ferme. Une nouvelle expérience de collocation; je retrouve un lit et même une chambre pour moi toute seule; le matin on prend notre petit-déjeuner en compagnie d’émeus qui s’approchent jusqu’à la balustrade de la terrasse. A la tombée du jour on voit passer de temps en temps une famille de kangourous.

Elmo est le locataire principal et a l’habitude d’accueillir pour des durées variables d’autres backpackers. Le matin il part avant nous et le soir quand on arrive il est déjà là, musique à fond et verre à la main. Le personnage est intéressant et on pourrait écrire un roman sur lui.

Mon travail à la ferme consiste désormais à ne faire que la mise en boîte des fraises – le packing. Un boulot beaucoup moins fatigant physiquement, du coup réservé aux filles, mais qui demande encore un bon mental. Le nombre d’heures de travail varie d’un jour à l’autre, la moyenne étant de six heures, le maximum ayant été quatorze heures d’affilé ( et dix-huit heures avant que j’arrive)! On a un certain rythme à maintenir mais on est payé à l’heure. Le patron et son bras droit sont des Australiens de base, buvant des bières comme je bois de l’eau, et il faut supporter leur présence parfois lourde et leurs remarques d’ivrognes… C’est pas facile tous les jours mais je suis quand-même contente d’avoir trouvé cette place. Paul sait être pro quand il le faut vraiment, et au moins il est réglo au niveau de la paye. Gabriel et Emilie sont mes chauffeurs puisqu’Adree a gardé le 4×4, mais au bout d’un mois ils décident d’arrêter de travailler pour partir en road trip.

Je me retrouve alors du jour au lendemain sans chauffeur et du même coup sans logement puisque je ne peux pas rester au chalet sans moyen de transport pour aller bosser. Je questionne un groupe de Françaises fraîchement arrivées à la ferme et qui vivent toutes au backpack du centre-ville de Manjimup. Le loyer hebdomadaire de 160$ me semble alors énorme comparé à ceux que j’ai eu la chance de payer jusque là, mais je peux être véhiculée pour aller bosser, je serai de nouveau connectée et je pourrai faire mes courses à pieds! Me voilà alors à partager non plus une maison mais tout un établissement. La cuisine et les sanitaires ne sont plus la porte d’à côté. Et mes colloc’ ne sont plus trois ou quatre mais des dizaines. Dont une majorité de Français qui m’enlèvent tous mes a priori.

Des Français et des Belges, autant de coups de coeur. Comme une deuxième famille qui se crée à l’autre bout du monde… et se désagrège tout aussi facilement dès que l’un de ses membres s’en va, puisque derrière chaque rencontre se cache une séparation. Quand j’obtiens enfin mes 88 jours de ferme (de justesse avant qu’il n’y ait plus assez d’activité), je sais que toutes ces cohabitations vont me manquer. Mais j’ai aussi hâte de passer à la suite…

De son côté, Adree a battu les records de longévité à la ferme, en faisant la saison entière, c’est à dire six mois de cueillette. Et si moi j’étais constamment entourée, lui a vu tous les copains partir les uns après les autres. Il attendait donc lui aussi mes 88 jours avec impatience!

Il me rejoint à Majimup et on commence à préparer la suite:

un road trip autour de l’Australie Occidentale.

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16 Comments

  1. Superbe récit ! ça fait rêver !

  2. Superbes photos et super récit, on est prit dedans! bisous 😀

  3. La suite de vos aventures en Australie est prenant et que d’expériences ! C’est un mode de travail et de vie inconnue chez nous. Dommage que les belles rencontres ne soient qu’éphémères !

  4. Je viens tard, mais emballé par ce récit lui aussi tardif sur l’Australie.
    Comme toujours bien écrit, prenant, et bien fourni en images que j’ai toujours plaisir à commenter.

  5. Eh bien ! Quel récit ! Je n’ai malheureusement plus trop de temps pour lire autant d’articles que je ne le faisais avant, mais celui-ci m’a scotché du début à la fin (et je ne dis pas ça pour être gentil ou parce-qu’on se connait). J’admire quand même la ténacité dont vous avez tous les deux fait preuve (les douches à l’autre bout du monde notamment) puis la pénibilité de certains jobs, bref une vraie dose d’Australie, mais que des bons souvenirs au final j’imagine ! 😉

    • Ouah, merci! Quel compliment, surtout venant de toi Et oui des tonnes de souvenirs, c’est fou ce qu’il peut se passer en un an!…

  6. « Faut que vous les rencontriez! Elles sont véganes! » haha cet enthousiasme, c’est juste quelque chose qui arrive en voyage ^^
    Un trip qui fait rêver en tout cas!

  7. Following down high street, Melb, Vic. Would love to invite you for a BBQ to swap travel stories!

    Enjoy your travels

    – A fellow wanderluster x

    • Hi, thanks for your comment! I send you an email…

  8. Wouah quel beau récit! Pour moi, qui suis actuellement en train de préparer un grand voyage en Australie, ca me donne juste envie d’y être tout de suite !!

    • Merci! Ah l’Australie c’est une sacrée expérience… Si tu as des questions, n’hésite pas!

  9. Wouah c’est cool!!

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