Ekaterinbourg, ou les derniers moments de la famille Romanov

Fondée en 1723, Ekaterinbourg (ou Iekaterinbourg) tient son nom de la femme du Tsar Pierre le Grand, Catherine I. Située aux portes de l’Oural, la ville marque la frontière entre l’Europe et l’Asie. Avec ses 1 400 000 habitants, c’est la troisième ville de Russie.

On arrive dans la nuit noire.

Jusqu’au dernier moment on ne sait pas où dormir, plusieurs demandes de couchsurfing étant restées sans réponse. Et puis finalement, entre deux courtes connexions dans le train, Bastien, un Français, nous donne un espoir : si on est vraiment embêté, il peut nous accueillir. Par contre il ne sait pas à quelle heure il sera dispo ce soir-là.

A la gare, Adree se connecte et achète des minutes Skype pour pouvoir l’appeler. Mais pas moyen de trouver sa carte SIM française pour valider l’achat avec le code de sécurité qu’il doit recevoir ! On envoie un message à Bastien sur le site Couchsurfing et Whatsapp. Pas de réponse. Je pète un câble, on avait enfin quelqu’un pour nous recevoir, et à cause de cette maudite carte SIM, on a plus rien !

On attend encore un peu à la gare, puis on décide d’aller à l’hôtel le plus proche. Le thermomètre affiche -1°C. On marche au radar en suivant les indications du GPS… qui fait des siennes… On arrive finalement dans le coin de l’hôtel repéré, on voit même son nom sur un panneau qui indique un parking… On tourne, on vire, on demande à une passante, impossible de trouver ce fichu hôtel ! Il est 21 heures passées, on se gèle, on décide de retourner vers la gare, peut-être que Bastien y est… Et puis soudain, un message : c’est Bastien ! Il est toujours d’accord pour nous accueillir et… il se trouve juste un peu plus loin dans la même rue ! On refait demi-tour, pleins d’espoirs. Et on le trouve enfin, avec sa femme Masha, qui est Russe mais parle très bien français. Nos sauveurs ! On les suit chez eux, ils sont en train d’emménager ! C’est pour ça que leur réponse n’était pas un oui catégorique. Adree dormira parterre et moi sur leur canapé. Pas de problème, on a nos sacs de couchage avec matelas gonflables intégrés ! On ressort avec eux pour une visite nocturne (et fraîche) de la ville, et pour manger aussi ! Masha nous donne des infos culturelles et historiques très intéressantes. Nous finissons par aller manger dans un pub.

On fait connaissance, et Masha et Bastien s’avèrent être un peu les voyageurs qu’on a envie d’être ! Ils ont vécu au Vietnam et en Amérique du Sud. L’année dernière en France, ils sont en Russie depuis à peine une semaine !

On rentre se coucher après ce premier repas hors du train qui nous a fait du bien.

Le lendemain nous prévoyons une visite de la ville de jour cette fois-ci. Et puis Masha nous lance :

– Mon père veut aller au monastère de Ganina. Vous voulez venir ?

– Ah ben oui, pourquoi pas ?

Elle nous prévient qu’il va beaucoup parler parce qu’il aime l’Histoire, mais qu’il ne parle pas anglais, donc elle traduira.

Et nous embarquons dans la voiture de Vladimir, pour un voyage dans le passé.

***

En 1917, Saint Pétersbourg s’appelle Pétrograd. Nicolas II (empereur de Russie depuis fin 1894 et également roi de Pologne et grand-prince de Finlande, excusez du peu) et sa femme Alexandra ont quatre filles : Olga, Tatiana, Maria, Anastasia, et un fils, Alexis, malheureusement atteint d’hémophilie. La Révolution russe éclate et Nicolas II est obligé d’abdiquer. Arrêtés par les Bolcheviques, la famille du Tsar et ses quatre domestiques les plus proches (le docteur Ievgueni Botkine, le cuisinier Ivan Karitonov, le valet de chambre Alexis Trupp et la femme de chambre Anna Demidova) sont fait prisonniers dans leur palais à Tsarkoïe Selo, puis à Tobolsk, et enfin dans la villa Ipatiev, derrière de grandes palissades, à Ekaterinbourg, pendant plusieurs mois.

Dans la nuit du 17 au 18 juillet 1918, ils sont tous assassinés par leurs geôliers. D’abord fusillés, des survivantes sont achevées à coup de crosse et de baïonnettes (deux des chiens de la famille subissent le même sort, le troisième, le chien du jeune Alexis, s’enfuit et est recueilli par un officier anglais qui le ramènera avec lui dans son pays. Il y coulera des jours heureux jusqu’à sa mort naturelle). Les corps sont ensuite transportés pour être enterrés au fond d’une mine. En les déshabillant, ils se rendent compte que les femmes portaient leurs bijoux cousus dans leurs robes, et comprennent pourquoi elles n’ont pas été tuées sur le coup. Ils ont du mal à reboucher le trou de la mine, et le lendemain, Yourovski, le commandant de la maison Ipatiev, décide de changer les corps d’endroit. Ils les extraient de la mine mais durant le trajet vers une nouvelle cachette, le camion qui les transporte s’embourbe. Yourovski décide alors de les enterrer sur place. Mais il veut rendre les corps méconnaissables. Lui et ses acolytes se mettent alors à les démembrer et essaient de les brûler et de les défigurer avec de l’acide sulfurique. Mais ils n’ont pas le temps de finir leur sale besogne correctement. Ils enterrent deux corps sur place et finissent par jeter les autres cadavres dans une fosse commune…

En 1977 la maison Ipatiev est détruite par Boris Elstine (premier Président de la Fédération de Russie).

En 1979 différentes enquêtes sont menées afin de retrouver les corps de la famille Romanov ainsi que ceux de leurs domestiques. Des restes de cadavres sont retrouvés au fond d’une fosse, les enquêteurs sont persuadés qu’ils s’agit des Romanov. Mais étant en pleine période communiste, leur trouvaille risque de les mener en prison.

Il faut attendre 1991 et la chute de l’Empire soviétique pour qu’une exhumation officielle soit organisée. Neuf corps sont reconstitués, il en manque donc deux, dont on n’est pas sûr de l’identité, peut-être Maria et Alexis.

En 2000, l’Eglise orthodoxe fait construire l’église de tous les Saints sur l’emplacement de la maison Ipatiev et canonise les membres de la famille Romanov, officiellement morts en martyrs.

Ce n’est que tout récemment, en 2007, que les deux derniers corps sont enfin retrouvés dans la forêt.

Voici la tragédie de la famille Romanov, que j’ai essayé de vous simplifier, car il y a mille et une versions sur la nuit de l’exécution, des rumeurs sur le fait que seul le Tsar ait été exécuté, etc. Si vous voulez encore plus de détails, je vous conseille ce site très intéressant.

Mais si je vous raconte tout ça, ce n’est pas pour vous ennuyer ou vous faire faire des cauchemars cette nuit.

Si je vous raconte ce drame, c’est parce que nous avons été sur place. Grâce à Vladimir nous avons vu et piétiné tous les lieux où se sont déroulées ces horreurs.

L’ancien emplacement de la maison Ipatiev, où les Romanov et leurs domestiques ont vécu leurs derniers jours, prisonniers, et où ils ont été exécutés ; aujourd’hui devenue l’église Sur-le-Sang-Versé (et qui porte bien son nom-à-ralonge) :

Le monastère de Ganina, construit sur les anciennes mines, où ont été enterrés une première fois les corps.

Il bruine. A l’entrée Masha me dit de mettre une sorte de jupe/tablier qu’on me présente. Le monastère est composé de plusieurs chapelles, une pour chaque membre de la famille, chacune étant dédiée à un Saint. Nous entrons dans deux ou trois d’entre elles. Pour cela, les femmes doivent, en plus d’avoir une jupe, se couvrir la tête, contrairement aux hommes qui doivent ôter tout couvre-chef.

A l’intérieur de la chapelle, le Saint honoré est représenté au milieu. A sa gauche se trouve le lieu des prières pour les morts, et à droite celui pour les vivants. Masha me dit que l’on vient prier pour les uns ou pour les autres, mais jamais pour les vivants et les morts en même temps.

Ces chapelles sont très belles, très décorées, et je les trouve très gaies. Beaucoup de couleurs vives et d’or (malheureusement les photos sont interdites). A l’extérieur on retrouve des statues représentant le Tsar et sa famille. Un pont encercle l’ancienne entrée de la fameuse mine.

Ensuite Vladimir nous emmène dans la forêt. Nous voyons le probable endroit où le camion transportant les corps quelques 96 ans auparavant, par une sombre et glaciale nuit d’été, a dû s’embourber… L’endroit où les bourreaux ont essayer de brûler et défigurer les cadavres. Et enfin, à quelques mètres de là, l’endroit où les deux derniers corps ont été retrouvés en 2007.

Vladimir parle, montre du doigt, Masha traduit. On sent que c’est vraiment important pour lui de nous raconter tout ça. Je suis émerveillée et bouleversée. Plus qu’une immersion dans la vie quotidienne, nous avons là les pieds dans le plat. C’est un peu comme être sur le tournage d’un film…

C’était comme assister au massacre.

Pourtant, il avait abdiqué.

Famille Romanov

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***

Après ce bond dans le passé et la folie des Hommes, Vladimir nous dépose en centre-ville, en 2014 (et dans un monde non moins fou). On arpente la ville et on mange dans une cafeteria. On se perd en rentrant.

On ramène une bouteille de bière originale et un gâteau rigolo. On mange tous les quatre et on parle voyages.

Le lendemain on part visiter une autre cathédrale, toujours très belle à l’intérieur.

 

A midi Bastien nous rejoint pour manger dans un restaurant italien. Il fume, nous apprenons que le prix d’un paquet de cigarettes est d’environ 1,20€. « En Russie, tout ce qui est mauvais pour la santé, c’est pas cher ». Paroles d’un médecin.

Nous rentrons préparer nos affaires pour reprendre le train.

Nous ne demandions qu’un toit pour la nuit. Nous avons reçu tellement plus !

Une gentillesse naturelle, simple, qui fait chaud au cœur.

Nous avons touché de près les deux versants de l’Homme : aussi bien l’horreur dont il peut être capable, que sa bonté spontanée envers autrui.

Mille mercis à Bastien, Masha et Vladimir !

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9 Comments

  1. ouah un article plein d’émotions de part votre aventure que part l’Histoire.
    Ce sont des faits qui m’ont autant passionné que bouleversé.

    • Merci, ravie que cela t’a touchée 🙂

  2. J’ignorais la tragique destinée de la famille Romanov… C’est effrayant ce qu’on pu subir les membres de cette famille, tant de leur vivant que de leur mort !

    • Tout à fait ! La folie des Hommes…

    • pongelard Annick
    • 18 novembre 2014
    • Répondre

    Un de vos meilleur article ! Avec le guide des visites habituel et enfin l’histoire des lieux, des palais et monuments, une histoire passionnante et sanglante !

    • Merci ! 🙂

  3. Belle rencontre que la vôtre avec Masha et Bastien

    • Oui, on a eu de la chance !

  4. Une hospitalité hors du commun, presque magique . Vous êtes vernis!
    Reportage fourni en émotions, Histoire, photos.
    Bravo!

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