Voyage le long du Transibérien

Le Transibérien est le nom donné à la ligne de chemin de fer qui relie l’ouest à l’est de la Russie, de Moscou à Vladivostok : plus de 990 gares sont traversées sur ce parcours. Si vous faites le trajet entier sans arrêt, il vous faudra une semaine de voyage.

La majorité de la population de la Sibérie se trouve le long de cette ligne. C’est parfois le seul moyen de rallier les petits villages. C’est aussi le plus économique ! Mais parait-il que les habitants de Vladivostok préfèrent néanmoins prendre l’avion, avec lequel une heure de vol correspond à une journée de train !

La voie ferrée a été achevée en 1916. De nos jours il serait question de prolonger la ligne entre la Corée du Nord et la Corée du Sud…

Il y a 4 grands tracés (la carte vient du site www.espace-transsiberien.com) :

Pour notre parcours Moscou – Oulan Bator, puis Oulan Bator – Pékin, nous avons donc emprunté la ligne du Transibérien puis celle du Transmongol (on dit toujours « transmongolien » mais c’est plus marrant qu’autre chose: erreur de traduction de l’anglais « transmongolian ». Effectivement, le nom donné aux habitants est Mongols, pas Mongoliens!! Ben c’est pareil pour le parcours; après chacun a son avis là-dessus…). Nous savions qu’il y a trois classes pour voyager, mais nous en avons découvert une quatrième en parlant à d’autres Français rencontrés à Oulan Bator. Tous les trains ne font pas les mêmes parcours, c’est pourquoi parfois la 3ème et souvent la 4ème classe ne sont pas disponibles.

Donc pour voyager vous avez le choix entre :

– La 1ère classe, appelée spalny vagon : 2 couchettes dans un compartiment fermé (tarif le plus cher).

– La 2ème classe, appelée kupe : 4 couchettes dans un compartiment fermé.

– La 3ème classe, appelée platskart : 4 couchettes dans un compartiment non fermé, et couchettes dans le couloir.

– La 4ème classe, appelée obchi : apparemment la même chose que pour la 3ème classe sauf qu’il n’y a pas de réservation… donc le premier arrivé est le premier servi. Les autres s’entassent où il y a de la place ! Pas cool quand on a au moins une nuit à passer… mais peut être très intéressant quand le trajet est court ou de jour, car le prix est dérisoire.

Pour ce qui est des prix des billets, nous avons voyagé fin septembre, c’est-à-dire en basse saison, il n’y a eu aucun problème pour trouver de la place (ça n’a pas été ça le problème !) Nous n’avions pas réservé les places à l’ avance puisque nous n’avions aucune idée des dates. Donc, pour notre trajet Moscou – Oulan Oude nous avons payé l’équivalent d’environ 190 euros par personne ! En réservant sur Internet, certes vous échappez à la galère de la communication avec l’aimable personnel de la gare, mais surtout vous passez par un intermédiaire et votre trajet va vite doubler, voire tripler ! Et si vous êtes en haute saison et que vous voulez prendre les billets sur place, prenez-y vous à l’avance…

Dernier point : les horaires sur les billets sont toujours à l’heure de Moscou ! Pensez-y, vous allez changer jusqu’à sept fois de fuseaux horaires…

Nous avons choisi la 3ème classe, avec un peu d’appréhension il est vrai. Une 3ème classe en France, c’est pas jojo ! Et puis finalement on en est très content, c’était plutôt calme et assez confortable ! On a pas trouvé nécessaire de réserver une catégorie au-dessus ( à la limite la 1ère classe pour être vraiment tranquille et seul, mais la 2ème classe… Imaginez que vous vous retrouviez en compagnie de voyageurs relous ou douteux, ben vous n’avez plus qu’à les supporter entre vos quatre murs !)

Sur chaque banquette se trouve un matelas roulé avec un kit de linge de maison : deux draps, une taie d’oreiller et une serviette pour la petite toilette (dans…les toilettes) ! Parfait, même si vous dormez habillé, vous savez que les draps sont propres.

Vous trouverez un samovar au début du wagon. Cette machine d’un autre temps chauffe de l’eau à la flamme: parfait pour les innombrables thés que vous boirez et les non moins innombrables nouilles instantanées que vous mangerez.

Il semblerait que peu de monde ose innover, mais sans parler de cuisine, pensez qu’avec du lait, du chocolat et du café en poudre, vous pourrez varier les plaisirs. De même avec les nouilles: étonnez vos voisins de couchettes en faisant un sandwich avec du pain et du fromage (ou du cervelas pour les plus carnivores). En bon Français, affirmez-vous!

Chaque wagon est sous la responsabilité d’une provodnitsa, la contrôleuse Russe. Je l’ai surnommée « la mamma » : c’est elle qui contrôle les billets (avant de monter dans le train et à l’intérieur), qui donne le kit pour dormir s’il n’y est pas, et même qui vient prévenir de l’arrivée de la gare où l’on descend (toujours ¾ d’heure avant !). Elle surveille, c’est elle la chef. Bon, après faut pas lui demander de sourire, hein. La mamma n’est pas aimable, mais elle est coquette : on en a vu deux se remaquiller dans leur compartiment.

Episode 1. MoscouEkaterinbourg. Durée : 25 heures

Il n’y a plus de date, il n’y a plus d’heure. Il n’y a que le paysage qui défile indéfiniment, imperturbable.

Il n’y a que deux saisons, l’automne et l’hiver. Le feu et la glace, l’or et le blanc. Les feuilles et la neige.

Il n’y a que des couchettes, où que l’on regarde. Une promiscuité des corps qui s’équilibre avec une zone de confort respectée.

Des têtes sous les oreillers et des pieds nus qui dépassent dans le couloir.

Il n’y a qu’un couple et deux inconnus. Ils ont à peine réussis à comprendre le prénom des autres. La nouvelle technologie fait des miracles : ils communiquent par traducteur de portable interposé.

Roman, 55 ans, sort une flasque de Brandy de son sac. Le doigt sur la bouche, il a un sourire malicieux et ses yeux pétillent, il sait que c’est interdit.

– Claire !

Niet

J’en bois une gorgée, ça chauffe. Adree est prié de finir mon verre. Andrey nous regarde, amusé, en buvant son thé.

Roman déballe son casse-croûte : tomates, concombre, pain, fromage, cervelas.

– Help me !

Et nous voilà tous deux les mains pleines ! Andrey mange tranquillement son sandwich.

Tu vis où ? Marié ? Des enfants ?

On ne se connait pas mais on sait tout les uns des autres. On partage des photos, des projets, du Brandy et du pain. Ca baragouine en russe, ça s’essaie en anglais et ça aquièsce en numérique. Roman descend à Kazhan et veut qu’on vienne avec lui.

Il dit qu’on est des héros.

On continue le trajet avec Andrey, qui lui s’arrêtera à Sarapul pour retrouver sa petite amie.

On boit, on mange, on parle, on se tait. Il neige, il pleut.

Andrey nous donne son adresse mail avant de partir.

Nous passons les dernières heures seuls, ravis.

Episode 2. Ekateringbourg – Novossibirsk. Durée : 22 heures.

Nous commençons le trajet seuls. Sur les couchettes du bas, face à face, on est chez nous.

Tard le soir on est rejoint par Vadim, qui se couche directement sur la couchette au-dessus de moi ; et Sacha qui nous dit avoir bu un litre de vodka… Sacha n’attend pas les questions. Il est mécanicien sur les hélicoptères et voyage pas mal en Afrique, au Soudan ; et dans le nord de la Russie aussi. Des sessions de quelques mois. Hier son contrat s’est finit, il rentre chez lui à Omsk, il va retrouver sa femme et ses deux enfants. Alors pour fêter ça il a bu. Parce qu’en plus au Soudan, on ne peut pas boire.

Il part acheter du thé à la mamma, mais revient avec de l’eau sucrée.

– Where is my tea ?

On arrive à discuter en anglais même s’il n’arrête pas de dire qu’il ne le parle pas très bien.

Il dit qu’il n’avait jamais vu de Français dans le train, avant.

Il part chercher un thé pour Adree. Il ne revient plus. Je me couche. Il revient avec deux bières d’un demi-litre chacune, une pour Adree, une pour moi. Il n’a toujours pas trouvé son thé.

J’entame ma bière pour lui faire plaisir, mais quand il grimpe sur sa couchette je la donne à Adree qui a déjà bu la sienne et me couche.

Il parait que le train a tangué.

Le lendemain matin, la mamma vient les réveiller à 8 heures. On se lève aussi. Vadim est un peu plus bavard et Sacha un peu plus penaud. Son eau sucrée a passé la nuit sur la tablette. Cette fois-ci il a trouvé du thé. Il nous dit que sa femme vient le chercher à la gare et qu’il ne faut pas qu’il soit saoûle.

Ils s’en vont. On se recouche pour quelques heures.

Vers 14 heures arrivent un couple d’Ukrainiens avec leur mignon petit garçon de deux ou trois ans. Lui parle anglais, elle non. Je propose un beignet au petit, il a peur. Un peu plus tard je lui offre un bonbon qu’il accepte tout sourire.

Ils se couchent et discutent entre eux.

Dehors trois couleurs dominent : le noir, le blanc, l’orange. La terre est noire, comme les troncs noirs et blancs des bouleaux. L’herbe est sèche et en feu, comme les feuilles qui subsistent en haut des arbres. De magnifiques photos seraient à faire sans la fenêtre opaque du train. De temps en temps une touche de bleu ou de vert ressort violemment : un toit, une façade qui veut se mettre en avant…

Episode 3. Novossibirsk – Irkutsk. Durée : 35 heures.

Vingt-trois heures passées, on monte dans le train. On longe le wagon pour trouver enfin nos places : en bas, face à face. Et…occupées par quatre personnes que je soupçonne être Mongoles. On leur fait comprendre que ce sont nos couchettes, ils s’en vont sans rien dire.

Et ils nous regardent.

Ils nous regardent nous installer.

Ils nous regardent dormir. Ils nous regardent manger. Ils nous regardent lire.

Ils nous regardent regarder un livre.

La télé- réalité version transsibérien. Le Truman show pour les Mongols.

Au début j’ai bien essayé de communiquer. Après avoir fait nos lits, on leur a fait signe qu’ils pouvaient venir s’assoir. Au bout d’un moment deux femmes reviennent…et nous tournent le dos pour parler avec les leurs. Bon.

Je tape une phrase de salutation sur le traducteur de mon portable et la leur montre, mais ils ne semblent pas comprendre.

– Mongolia ?

Ils me répondent quelque chose comme « Tonga ». On se regarde avec Adree, Tonga ça nous dit rien. J’ouvre Google Maps et leur montre la Mongolie. Là ils aquièscent et s’écrient en chœur « Tonga ! » Bon ben on connait au moins un mot en mongol…

Mais rien de plus. A aucun moment ils n’ont paru montrer un quelconque intérêt envers nous, à part qu’ils nous regardaient. Juste comme ça.

La nuit ils ont ronflé de concert. Et pété de concert. Et roté de concert. Un concert malodorant. Ca sent la saucisse, le lait caillé, le pet.

Un matin Adree voit l’un d’entre eux sortir son rasoir électrique, se raser, souffler sur les poils et les faire tomber par-terre. Dans le couloir.

A côté d’eux je me sens incroyablement calme, propre, blanche, civilisée, bourgeoise.

Pourtant je n’ai pas pris de douche depuis 48 heures, j’ai l’impression d’avoir les mains dégueulasses, je n’ai pas pu me brosser les dents non plus. Le système du robinet du lavabo des toilettes est fait pour…je ne sais pas quoi faire. Il faut appuyer avec le plat de la main sur la tige qui dépasse de la tête et l’eau coule sur les côtés de la main…allez vous rincer la bouche avec ca !

Les heures passent vite. On lit nos bouquins entre deux rots, on dort entre deux ronflements et on mange en se bouchant le nez.

J’ai peur pour nos nuits chez les nomades.

Personne ne vient sur les deux couchettes supérieures.

Le dernier soir un couple de jeunes Russes, grands, blonds, beaux, s’installent dans le compartiment juste derrière nous. Ils sont accueillis par un rot tonitruant.

Je me demande s’ils ont l’habitude.

Episode 4. Irkutsk – Oulan Oude. Durée : 8 heures.

Huit heures du mat’, on rembarque pour notre dernier trajet. Couchettes du bas, face à face, ce qu’on préfère.

Quelqu’un sur une des couchettes du haut a pris ses aises sur la petite table pliante. On s’installe et attend le poinçonnage de la mamma. Il neige dehors.

Le gars de la couchette arrive avec trois collègues et s’assoit, presque sur mes genoux. Ni bonjour, ni merde, ça commence mal mon gars. Ils puent la vodka et commencent à sortir leur ravitaillement d’un sac plastique. Ok…on s’est couché tard la veille pour publier notre article sur Berlin, et on espère bien dormir tranquille sur nos couchettes.

Je regarde celui à côté de moi.

– Vous parlez anglais ?

J’y crois pas une seconde. Dans son état, même pas sûr qu’il sache encore parler russe. Il me dit: « Russe ? » Ben non. Anglais. Alors je lui fais comprendre par des gestes que dans 5 minutes on se couche. Il nous fait signe d’aller sur les couchettes du haut. Non gars, nos sacs sont sous les couchettes du bas, et puis on veut pas le boxon pour dormir.

Il fait genre « je m’assois au bord et tu peux te coucher », mais bien-sûr. Je leur fais signe d’aller derrière, où des couchettes sont libres. Quitte à squatter, autant squatter où il n’y a personne. Finalement ils s’en vont, en parlant, sûrement pas contents.

Tempête de neige dehors. 8h35, le train démarre. On se couche. Le wagon est à moitié vide.

On se réveille quelques heures plus tard. Une dizaine ou douzaine de jeunes russes se réveillent aussi. Ils doivent avoir 12 ans, tous des garçons. Ils sont plutôt calmes et… jouent aux cartes.

On pensait dormir plus mais on a faim. On finit un bout de fromage, une soupe… et des bonbons. Un moment je pense à les échanger contre les crackers des gamins, mais Adree me dit que ça craint. Il y a bien une vendeuse ambulante mais elle ne vend que des chips et des friandises… Et  puis on l’attend en vain.

On lit.

Et notre dernier trajet le  long du Transsibérien s’achève.

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10 Comments

  1. a bein au moins vous vous ennuyez pas dans ce train!! mdr mais ça me donne pas envie de le prendre :p

  2. Nous sommes épuisés de votre long périple transsibérien. Mais on s’est aussi bien marré.
    Merci de nous transporter gratuitement. Vive l’aventure (au chaud devant l’écran surtout)!
    Au prochain épisode.
    Au fait, merci pour les petits porte-clés tonga.

    • Vous faire voyager à travers le blog, ça nous plaît aussi ! Après tous ces efforts (^^) bien mérité le porte-clés !

  3. Un reportage très vivant de ces très interminables journées de train. On y est avec vous, bien raconté !

  4. J’adore votre article. Finalement dans le transibérien on ne s’ennuie pas 😉

    • Merci. Ah non c’est sûr, on ne s’ennuie pas ! 😉

  5. Le transsiberien et son omniprésente vodka !
    Merci pour ce récit intense… ca me prepare pour quand je le prendrais dans un an…

    • Joli projet 😉

  6. Récit génial ! Nous avons croisé en Chine pas mal de personnes qui revenaient d’un voyage en transsibérien et qui étaient arrivées en Chine justement. Ils avaient tous des milliers de choses à raconter quant à cette aventure du train pendant de longues heures…
    C’est très enrichissant, dépaysant et ça laisse place à beaucoup de fou-rire !!

    • Merci ! C’est vrai que c’est un peu le parcours classique pour aller en Chine, on en a croisé beaucoup aussi. En tout cas ce voyage est une bonne expérience !

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